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Une logique de survie

Il y a, entre nous, celles et ceux qui ont toujours vécu avec une logique de survie et qui, pour les raisons les plus diverses, gardent toujours à l'esprit la possibilité que tout termine soudainement, qu'un mode de vie que vous teniez pour acquis, prenne fin... Que vous perdiez votre job. Ou, encore, que vos amis ou vos amours vous abandonnent. Que la mort se présente à l'improviste et emporte un être cher.

La présence constante de la mort qui nous hante, crée dans notre imagination des options infinies de fins et d'adieux à chaque évènement du quotidien, ce qui peut supposer un frein quand il s'agit de prendre des risques, aussi minimes soient-ils. Pourtant, nous, les survivants, nous avons appris la cohabitation avec la peur et à continuer d'avancer, à faire face aux difficultés, déguisés en quelqu'un d'autre, ou en devenant vraiment forts. 

Vivre ainsi implique de vivre avec ce que l'on a, avec ce qui se présente dans l'immédiat, parce que nous ne savons pas ce que l'instant suivant apportera..., à faire donc peu de projets, quels qu'ils soient, à être ouverts à la destinée...
J'ai vécu de cette façon pendant des années, avec la certitude que beaucoup d'autres personnes vivaient ainsi également. Nous projetons chez les autres ce qui nous arrive à nous... Ce n'est que depuis quelque temps que j'ai réalisé que nous sommes plutôt peu à vivre comme ça. Apparemment, beaucoup de gens autour de moi font des plans à long terme et échafaudent des plans avec l'assurance que, durant les années à venir, ils continueront à vivre et pourront en profiter. Cela ne cessera jamais de m’étonner...

Moi, qui ai souvent imaginé de prochaines fins du monde, soit noyés sous les eaux, soit asphyxiés par manque d'oxygène, soit abêtis par des réalités virtuelles, moi, qui me suis indignée du manque de vision à longue terme des gens de pouvoir continuant à tuer ou à détruire partout, moi, qui n'arrive pas à imaginer la vie loin de ces coordonnées spatio-temporelles, comme semblent pouvoir le faire ceux qui ignorent ou ferment les yeux sur ce qui se passe autour de nous, moi, je ne peux pas m'empêcher d'être surprise quand je vois toutes ces gens faire des projets comme si tous ces évènements leur étaient étrangers.

Je me suis dit, nonobstant, que peut-être avaient-ils raison. Pourquoi aurais-je plus raison moi qu'eux ?  Et, suivant cette idée, je me suis proposée de sortir de ma logique de survie. De fait, je me suis entraînée et j'ai commencé à croire aux plans de futur. Faisant abstraction de ce que je perçois, comme je suppose que font les autres (même si eux ne perçoivent peut-être pas la même chose que moi), j'ai commencé à me concentrer exclusivement sur mes projets.

Et voilà que c'est à ce moment précis que le coronavirus est arrivé subitement et que tout a changé... Pour de nombreuses personnes qui vivaient bien tranquillement malgré le changement climatique ou le manque de réaction politique, ou la montée de l'extrême droite, ou les milliers de morts en tentant de traverser des frontières, ou les injustices sans nom dues à l'inégalité des chances, eh bien, pour beaucoup d'entre ceux ou de celles-là qui élaboraient des plans comme si de rien n'était, c'est la panique ou l'angoisse qui leur est tombée dessus.

Je ne dis pas, avec tout ceci, qu'ils n'ont pas raison. Moi aussi j'angoisse parfois et cela me met de mauvaise humeur de ne pas pouvoir sortir. Mais celles et ceux d'entre nous qui ont toujours vécu dans une logique de survie, nous nous adaptons mieux, je pense, à ce qui se passe car, dans le fond, nous n'avons jamais oublié que quelque chose comme ça ou bien pire, pouvait toujours survenir... Il fallait bien qu'être des survivants comporte au moins un avantage.

Traduit de l’espagnol par Víctor Khagan

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